Prévisions économiques de Richter pour 2024

Avec M. Benjamin Tal de la CIBC

Cette année, les prévisions économiques annuelles de Richter ont fait l’objet d’une discussion stimulante avec M. Benjamin Tal, directeur général et économiste en chef adjoint à la Banque CIBC. Brett Miller, associé chez Richter, a discuté avec M. Tal de toutes les prévisions pour 2024 : de l’inflation au prochain budget fédéral 2024, en passant par l’incidence potentielle des élections américaines sur le Canada. Voici quelques faits saillants de leur conversation.

 

INFLATION

« Dans tout marathon, le dernier mille est le plus difficile. » L’objectif de la Banque du Canada est de ramener l’inflation à 2 %. Ils feront ce qu’il faut pour y arriver, mais cela pourrait avoir des répercussions importantes sur les taux d’intérêt à court et à long terme. La Banque du Canada et la Réserve fédérale des États-Unis semblent mettre les bouchées doubles plus que nécessaire pour tenter de freiner l’inflation, non seulement en haussant les taux d’intérêt, mais aussi en les maintenant plus élevés pendant plus longtemps. Fait intéressant : l’écart entre les taux d’intérêt de la Banque du Canada et de la Réserve fédérale est aussi beaucoup plus étroit qu’il ne l’était auparavant.

La question qui se pose maintenant est : comment passer de 3 % à 2 %? De nombreuses forces inflationnistes qui existaient auparavant deviennent déflationnistes (p. ex., les produits de base). Cependant, le sujet brûlant de l’heure est la chaîne d’approvisionnement. Elle n’est pas parfaite, mais elle est presque revenue à ce qu’elle était avant la pandémie. C’est important pour trois raisons. Premièrement, lorsque l’offre est plus importante, les prix des biens ne montent pas aussi rapidement qu’ils l’ont fait auparavant. Deuxièmement, les pressions viennent de l’extérieur du Canada, de sorte qu’il est essentiel d’avoir des politiques monétaires efficaces. Troisièmement, il faut considérer les marges bénéficiaires, car de nombreux détaillants ont été touchés par la chaîne d’approvisionnement, mais à mesure qu’elle se normalise, les marges bénéficiaires sont de nouveau près de zéro. Nous atteindrons le 2 %. La seule question est de savoir à quel prix?

Le « prix à payer » se fait déjà sentir, comme en témoigne le marché de l’habitation qui est en récession (mais qui tire à sa fin). L’une des choses qui a retardé les répercussions au Canada, c’est l’épargne supplémentaire de 165 milliards de dollars que les Canadiens ont accumulée pendant la pandémie. Ainsi, lorsque la Banque du Canada a commencé à hausser les taux d’intérêt, les Canadiens dépensaient leurs économies supplémentaires, ce qui neutralisait les efforts de la Banque du Canada. Aujourd’hui, ces économies sont presque nulles, ce qui expose davantage le consommateur et explique pourquoi les dernières hausses de taux ont été plus difficiles pour plusieurs.

Compte tenu de ces facteurs, le processus sera lent pour passer de 3 % à 2 %, mais la première baisse des taux d’intérêt est prévue pour juin. De plus, on prévoit qu’elle atteindra 2 % d’ici 2025. Quel est le principal risque si la Banque du Canada dépasse sa cible? Il est possible que cela entraîne une reprise plus modérée ou que la récession soit plus grave. Il y a deux façons pour eux de dépasser leur cible : l’une étant de hausser les taux d’intérêt et l’autre de les maintenir à un niveau plus élevé pendant une plus longue période. On croit que l’inflation se stabilisera au cours des prochains mois, ce qui est probablement suffisant pour que la Banque du Canada commence à réduire de nouveau les taux.

Qu’en est-il d’une récession? Habituellement, chaque fois que la courbe des taux s’inverse, une récession survient. Les indicateurs suggèrent une récession, mais nous avons largement réussi à l’éviter en raison des chiffres élevés de l’immigration. Une récession à part entière est-elle probable? Une récession à grande échelle est différente d’un scénario d’atterrissage en douceur. Pour qu’une récession à grande échelle se produise, l’économie devrait connaître des complications supplémentaires et les taux d’intérêt devraient augmenter par rapport aux niveaux actuels, ce que nous ne constatons pas pour le moment. Malheureusement, il ne manque pas de problèmes géopolitiques susceptibles de faire augmenter les taux d’intérêt, mais le discours actuel indique un atterrissage très, très en douceur plutôt qu’une récession à grande échelle.

 

LE MARCHÉ DU TRAVAIL ET L’INTELLIGENCE ARTIFICIELLE

Les salaires augmentent et le marché du travail commence à se normaliser, malgré que certains le considèrent encore comme étant relativement serré. Le taux de départ des employés est revenu à des niveaux « normaux » d’avant la pandémie, tout comme la tendance des professionnels à passer d’une industrie à une autre. Cette tendance a connu une hausse fulgurante pendant la pandémie, mais a maintenant ralenti.

L’intelligence artificielle (IA) aura-t-elle une incidence sur le marché du travail? Il semble que nous surestimions généralement ses répercussions à court terme et que nous les sous-estimions à long terme. La rentabilité est l’un des domaines où l’IA pourrait aider les entreprises. La structure de l’économie a subi des changements importants depuis la pandémie et les sociétés connaissent en grande partie une baisse de leurs bénéfices et un resserrement de leurs marges. Nous avons également connu un passage de la mondialisation à la démondialisation, et d’autres facteurs négatifs qui ont une incidence sur la rentabilité, notamment les niveaux des stocks et le surstockage, l’abandon de la main-d’œuvre bon marché et la demande accrue de négociations collectives, ainsi que des initiatives écologiques (qui sont positives à long terme, mais coûteuses au départ). Bientôt, l’une des options pour améliorer la rentabilité sera de remplacer la main-d’œuvre par l’IA. Le secteur de la fabrication sera probablement le plus touché – et sera fort probablement le secteur qui optimisera l’IA et en tirera le plus grand profit à court terme – tout comme le secteur de la construction. Malheureusement, il y aura des gagnants et des perdants, comme pour tout changement technologique.

 

IMMOBILIER

Sur le long terme, M. Tal a indiqué qu’il était optimiste à l’égard du secteur industriel, mais qu’il coûtait cher. Avec les logements multirésidentiels, la seule chose qui peut ralentir ce marché, c’est le prix élevé des loyers, parce que l’offre est limitée et que la demande est excessivement élevée. De petites victoires ont été remportées pour encourager la construction d’un plus grand nombre d’appartements locatifs, comme les incitations gouvernementales aux niveaux fédéral et provincial (dans la plupart des provinces), mais le marché est toujours asymétrique et l’offre doit être plus importante.

En matière d’immobilier commercial, le baromètre de succès dépend du segment de marché évalué et de l’emplacement de ce marché. Pour les bureaux, les emplacements centraux se portent mieux que prévu, mais ne sont pas en excellente posture. La capacité des bureaux est habituellement de 50 % les lundis et les vendredis, et d’environ 80 % en milieu de semaine. Les marchés principaux des ventes au détail continuent de souffrir de cette situation, mais les ventes au détail non essentielles se portent mieux que prévu.

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Pour le logement résidentiel, le marché demeure un marché d’acheteurs, mais sans acheteurs, surtout dans des endroits comme Toronto et Vancouver. Le segment des constructions basses commence à s’améliorer, mais la demande des investisseurs pour les immeubles en copropriété est réduite. Même s’il n’est pas solide, le marché est meilleur qu’avant. À l’automne, on pourrait voir des tendances plus fortes une fois que les taux d’intérêt commenceront à baisser. À long terme, la demande sera probablement forte, mais l’offre demeurera minime.

Le « précipice hypothécaire » (un paiement hypothécaire plus élevé pour un propriétaire au moment du renouvellement) pour un nombre important de prêts hypothécaires canadiens ne posera probablement pas problème. Environ 50 % du marché a déjà renouvelé ses prêts hypothécaires. Le seul moment où nous pourrions voir un taux de changement important dans les paiements est en 2026 pour les personnes qui doivent renouveler leurs prestations à partir des taux de 2021. Dans l’ensemble, on estime que ce ne sera pas un catalyseur de récession.

 

LE BUDGET FÉDÉRAL ET LES ENJEUX GÉOPOLITIQUES

Le logement demeurera un facteur important pour tous les ordres de gouvernement. Le gouvernement fédéral se concentre sur le logement et sur le niveau d’endettement – il se concentrera donc probablement sur ses responsabilités financières. Avec les prochaines élections américaines qui approchent, l’impact sur le Canada dépendra du parti qui les remportera. La démondialisation sera le principal enjeu si Trump gagne, ce qui va empirer et va probablement entraîner beaucoup de tarifs. Il reste à voir dans quelle mesure le Canada sera touché, mais si nous voyons des tarifs douaniers, les prix augmenteront, ce qui signifie que les taux d’intérêt devront aussi être plus élevés, sans parler de l’incertitude qui en découle. D’un point de vue économique mondial, ce serait négatif pour tout le monde.

Les problèmes géopolitiques au Moyen-Orient pourraient également avoir une incidence positive et négative sur le Canada si les prix du pétrole augmentent. Le conflit entre la Chine et Taiwan est une autre source d’incertitude. L’exposition du Canada à ce problème peut être minime, mais il pourrait y avoir des impacts indirects à l’avenir.

Globalement, 2025 sera une meilleure année, mais le Canada doit ajuster sa façon de faire pour améliorer le PIB par habitant avant que les entreprises n’aient d’autre choix que de remplacer la main-d’œuvre par de l’IA pour stabiliser la rentabilité. Pendant de nombreuses années, les investissements des entreprises et la productivité ont été un point faible au Canada, car il n’y avait aucune motivation à investir étant donné que le profit était facile. Mais maintenant que la rentabilité est mise à mal, les entreprises devront commencer à investir dans la productivité et à l’améliorer. Il est probable que ce soit le cas au Canada et aux États-Unis, ce qui est une bonne nouvelle.

 

Un grand merci à M. Tal de s’être joint à l’équipe de Richter et d’avoir consacré son temps et partagé ses riches réflexions à cet événement. Pour toute question ou information complémentaire sur l’un des sujets abordés, veuillez contacter votre personne-ressource chez Richter.